Louisfert

Je suis retournée à Louisfert, j’avais envie de revoir la maison/ école de René Guy Cadou.

Je me souvenais du restaurant où nous avions déjeuné.

Il existait toujours.

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Formule à 12 euros, j’ai pris de la bavette à l’échalote avec des frites : une folie.

Le restaurant était plein mais j’étais la seule femme.

Au moment de régler l’addition, je demandai à l’aubergiste : On peut visiter la maison de Cadou ?

Non et c’est bien dommage le neveu d’Hélène l’a léguée à la ville de Châteaubriant et ils ne font rien. C’est comme l’église elle est belle mais elle est fermée. Il reste le calvaire mais on en a vite fait le tour.

Tout est Cadou dans la ville : la rue, l’école, les panneaux mais on ne peut visiter sa maison. Il n’est que pour avoir été.

Des vers d’Aragon chantent dans ma mémoire :
Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri

Cadou est né le 15 février 1920 et est décédé à l’âge de 31 ans. Ses parents étaient instituteurs, il le fut aussi , nommé en 1945 à Louisfert, il y restera.

Mais c’était un poète aussi, vos mémoires ont retenu :

La blanche école où je vivrai

N’aura pas de roses rouges

Mais seulement devant le seuil

Un bouquet d’enfants qui bougent …………..

Je me souviens d’Alan lisant ce poème pour Brigitte qui n’est plus et que j’aimais tant.

Mais ce n’est pas qu’un poète d’école et d’odeurs de craie.

C’est aussi un poète de l’amour, de la liberté, du végétal.

Je t’attendais ainsi qu’on attend les navires

Dans les années de sécheresse quand le blé

Ne monte pas plus haut qu’une oreille dans l’herbe

Qui écoute apeurée la grande voix du temps ……………………….

La nouvelle école est Cadou mais elle est derrière des barreaux, celle de Cadou se nichait derrière une barrière blanche, elle abritait les enfants le jour et un poète la nuit.

De la rue je voyais aussi mon enfance : les cabinets dans la cour, la marelle qui en huit sauts nous transportaient au ciel.

La tristesse me frôla mais la vie l’emporta.

Canaux

Chantilly en un mot : crème, château, forêt, chevaux , je dirai canaux.

Sans les canaux pas de jardins, ni de fêtes. L’eau canalisée s’appelle Nonette à Chantilly.

C’est joli « nonette ». Petite fille, je mangeais des nonnettes à la récréation , un petit gâteau tout rond ,à base de pain d’épices, de marmelade d’orange et de miel, fabriqué à l’origine par des religieuses.

Une seule lettre vous manque et tout est mangé.

Grand Canal, canal Saint-Jean, canal de la Machine et canal de Manse sont les témoignages du système hydraulique imaginé par Le Nôtre et Jacques de Manse. Les fêtes ne sont plus mais le parc dessiné par Le Nôtre et les canaux sont restés.

Le Grand Canal est majestueux, un peu austère, une grande artère ponctuée de pontons pour pêcheurs privilégiés.

Le canal Saint Jean est bon enfant, il abrite deux chemins sur ses rives opposées. L’un nous conduit vers la rue du Bouteiller, le réservoir et le chemin des Officiers. L’autre borde le canal sur toute sa longueur :fleurs, herbes graminacées s’y plaisent. Il est plus sauvage, moins fréquenté. J’y ai vu un cygne sur son nid, un ragondin et ai entendu les grenouilles coasser.

Le canal de la Machine est mon préféré, venant du Coq Chantant, après une courte descente le canal s’offre à mes yeux, le vert m’absorbe, l’eau me ravit. En été, les nénuphars étalent leurs robes vertes, les fleurs déploient leurs corolles jaunes tels des oriflammes.

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Le chemin des Obstinés bordé de grands arbres, de bancs, longe le canal de la Machine et invite à la promenade.

On y croise : des foulques, des canards, un héron, des cygnes, des nénuphars, des pêcheurs, des enfants, des chevaux, des amis, des bicyclettes, des poussettes, des patinettes.

On y rencontre : des bébés qui observent, des petits qui s’émerveillent devant les canards, des enfants qui pédalent, des collégiens qui sortent des cours, des amoureux qui s’embrassent, des plus âgés qui font une halte, des travailleurs qui déjeunent, des coureurs qui consultent leur montre connectée, des marcheurs qui randonnent, des pêcheurs qui patientent, des chiens qui traînent leurs maîtres, des cavaliers qui dominent.

C’est un endroit serein en pleine ville, au loin, on distingue des voitures se suivant et avançant à petits pas sur la nationale.

Les saisons habillent le canal de vert, de feuilles, de cristal et la pluie l’enchante.

Toutes les saisons l’aiment et en toute saison je l’aime.

Tournesol

En route vers Senlis de grandes fleurs en capitules jaunes, à la voyelle près capitales, attirent mon regard. Helianthus annuus est alimentaire. Je ne l’aime pas : elle est trop grande, j’imagine toujours Cary Grant dans La Morts aux trousses s’y protégeant d’un avion arrivé de nulle part.

Pourtant son origine italienne aurait pu me plaire : emprunté à l’italien girasole, « qui tourne avec le soleil ». Mais aucune volonté de plaire au soleil. Même son syndrome a changé de nom, j’employais héliocentrisme, on dit phototropisme, la vérité c’est l’auxine. Je vais tout vous révéler : l’aspect courbé que prennent les plantes, vers le Soleil, est tout simplement dû à une différence de croissance entre la face ensoleillée de la tige et celle à l’ombre. L’auxine, une phytohormone indispensable, est chargée d’allonger les cellules des végétaux à l’extrémité supérieure. La lumière dégrade cette auxine et la fait migrer vers les tissus placés à l’ombre, d’où une différence de croissance entre les parties placées à l’ombre et celles à la lumière, engendrant la courbure de la tige en direction du Soleil.

Je suis désolée de briser vos rêves anthropomorphiques.

Cette allégeance au soleil me le rend antipathique.

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Vous me rétorquerez qu’il nous reste Van Gogh, je vous le concède. C’est une série de sept tableaux peints à Arles en 1888. Douze ou quinze tournesols sont représentés de leur floraison à leur flétrissement. Octave Mirbeau en acheta une botte au Père Tanguy (vendeur de tableaux) pour 300 francs (soit 900 € actuels). En mars 1987, l’un des tableaux de la série fut emporté pour la somme 40,8 millions d’euros.

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Ce que je préfère c’est le nom de Vincent posé sur le vase d’une écriture enfantine.

Le tournesol est rude, je lui préfère le fragile coquelicot.

Bois

C’est un bois, un trou de verdure, il est merveilleusement situé,  face à la gare, à la suite des quartiers sud. C’est une artère verte qui irrigue le centre ville. C’est mon bois : le bois Bourillon.

 

 Le bois Bourillon m’a vu grandir, j’y ai appris les saisons, j’y ai parcouru les « trous » à bicyclette, je l’ai longé pour aller au cours préparatoire, je l’ai traversé pour me rendre aux courses avec mon père.

Les turfistes arrivant par le train l’empruntaient jusqu’à l’hippodrome, lors des grandes courses, des tables s’y installaient, offrant bière et frites. Certains jouaient au bonneteau, c’est un jeu d’argent, de dupes, une escroquerie proposée à la sauvette. Il faut retrouver une carte choisie parmi trois, elles vont changer plusieurs fois et rapidement de place, la mise est gagnée si on la retrouve et perdue dans le cas contraire. Un complice gagne et incite ainsi les autres à tenter leur chance. J’étais intriguée et fascinée quand ils ouvraient leurs parapluies et y déposaient leurs cartes. Une fois leur forfait terminé, un complice criait : «police» alors ils s’enfuyaient en refermant leur parapluie.

 

Le bois Bourillon continue de m’abriter de la chaleur, j’aime le remonter et déboucher sur la petite pelouse au niveau du jeu de boules et de l’ancien jeu d’arc. Une buvette fermée témoigne d’un temps qui n’est plus et que je n’ai pas connu.

Parfois, je prends un autre chemin, il longe le cimetière appelé Bourillon du nom d’un dénommé «Burillon» laboureur fortuné résidant à Quinquempoix, propriétaire de la parcelle qui fut rachetée au Duc d’Aumale en 1841.Mais ce n’est pas cela qui occupe mon esprit, je pense à mes ancêtres couchés de l’autre côté du mur, aux frondaisons les berçant de leurs murmures.

Je les rejoindrai un de ces jours et dans le bois Bourillon je dormirai.

Un bois jamais perdu et enfin retrouvé.

 

Nénufar

Profitez-en c’est la première et la dernière fois que j’écris nénufar ainsi mais je côtoie Balzac, Chateaubriand, Flaubert, Mallarmé et Proust, une bien belle compagnie.

Ce nénuphar vient du persan nīlūfar ou de l’arabe nīnūfar  voire du sanscrit nīlotpala et c’est ainsi qu’il s’écrivait jusqu’en 1935. Une erreur lui donnant une origine grecque comme nymphéa l’oblige à adopter le « ph ». En 1990, on préconise le retour à l’orthographe d’origine. En 2016, la polémique est de retour.

Les français sont toujours prêts à s’enflammer pour leur orthographe mais sur le papier ils sont plus timorés

….…………il n’abordait une rive que pour retourner à celle d’où il était venu, refaisant éternellement la double traversée. Poussé vers la rive, son pédoncule se dépliait, s’allongeait, filait, atteignait l’extrême limite de sa tension jusqu’au bord où le courant le reprenait, le vert cordage se repliait sur lui-même et ramenait la pauvre plante à ce qu’on peut d’autant mieux appeler son point de départ qu’elle n’y restait pas une seconde sans en repartir par une répétition de la même manœuvre. Je la retrouvais de promenade en promenade, toujours dans la même situation, faisant penser à certains neurasthéniques au nombre desquels mon grand-père comptait ma tante Léonie, qui nous offrent sans changement au cours des années le spectacle des habitudes bizarres qu’ils se croient chaque fois à la veille de secouer et qu’ils gardent toujours ; pris dans l’engrenage de leurs malaises et de leurs manies, les efforts dans lesquels ils se débattent inutilement pour en sortir ne font qu’assurer le fonctionnement et faire jouer le déclic de leur diététique étrange, inéluctable et funeste. Tel était ce nénufar, pareil aussi à quelqu’un de ces malheureux dont le tourment singulier, qui se répète indéfiniment durant l’éternité, excitait la curiosité de Dante …………..                                                      Marcel Proust/ Du côté de chez Swann
Le nénuphar ou Nyphar Lutea est un cousin campagnard du nymphéa immortalisé par Monet. Il est jaune tout simplement et à corolle sans fioritures.. Il est sauvage mais accueillant pour les alevins qui s’y nourrissent et s’y cachent.

nenuphars

J’aime sa simplicité, sa franchise, son jaune qui tranche sur le vert de sa feuille.

Coquelicots

Juste avant la plus grande zone commerciale d’Europe existe un champ de coquelicots.

 

C’est une plante herbacée annuelle, Papaver rhoeas, elle est dite messicole car associée à l’agriculture depuis des temps très anciens. Elle avait régressé à cause des herbicides mais elle revient en force.

C’est beau, c’est fragile les coquelicots. C’est rouge comme le sang des milliers de jeunes anglais tombés lors de la première guerre mondiale. La campagne du Coquelicot se déroule de la fin octobre jusqu’au 11 novembre. C’est un appel aux dons pour soutenir les familles des soldats morts ou blessés au combat. Un coquelicot en papier en atteste. En France nous portons un bleuet.

 

Cette allégorie du coquelicot vient d’un poème écrit au printemps 1915 par le lieutenant-colonel John McCrae, engagé volontaire et décédé en 1918,  qui débute ainsi

In Flanders fields the poppies blow
Between the crosses, row on row,
That mark our place; and in the sky
The larks, still bravely singing, fly
Scarce heard amid the guns below.

J’adorais Comme un p’tit coquelicot, chanté par Mouloudji, que je connaissais par cœur. C’était beau, c’était triste. Plus tard, je préfèrerai Le Dormeur du Val et ses deux trous rouges au côté droit.

 

Comment ne pas penser à Monet et à ses coquelicots, à son retour d’Angleterre en 1871, Monet s’installe à Argenteuil et y résidera jusqu’en 1878, il trouve là des paysages lumineux. Il présente les Coquelicots au public en 1874, les contours sont dilués et les taches rouges au premier plan attire le regard. La jeune femme à l’ombrelle et l’enfant forment une oblique qui structure le tableau et définit deux zones de couleur.
monet

Le champ s’étendait devant moi, je descendis de ma voiture, je marchais vers Monet et la fragilité bercée par le vent de la vie.

 

Allée

La forêt cela me connaît, les allées je les ai parcourues dès que j’ai su marcher. J’aime ces allées qui marient l’ombre au soleil.

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Le TLF nous apprend que l’allée est une voie bordée de verdure (arbres, arbustes, gazon), de fleurs ou de haies, qui permet le passage, sert de lieu de promenade ou d’accès dans un jardin, un parc, un bois, une agglomération.

Julien Green (l’onomastique m’a toujours plu) dans son Journal, 1938, p151 :

Dans le parc, une longue allée d’arbres vénérables aux troncs gainés de velours noir et vert, une allée sombre et silencieuse qui fait songer aux avenues mélancoliques de nos plantations du Sud. On pourrait, en se promenant sous ces arbres, mûrir un grand dessein ou se consoler d’une grande douleur.

La forêt m’a toujours consolée tout comme la lecture.

Voici la liste des mots proposés par mes amis à l’évocation du mot « allée »

Soleil, accès, ombrage, charmille, sentier, chemin, frondaison, enchantée, privée, ouillère, de la Reine, naissance à la Clinique du Parc sise dans les allées du Parc à Dijon, ligne de fuite, promenade, platanes, tilleuls, cavalière, ombres, Vélléda et sans oublier : Gorie, Louya, Zia et Allée les Petits.

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Paul Cézanne fils, nous apprend que le peintre a séjourné de 5 à 6 mois à Chantilly durant l’été 1888. Il habitait à l’hôtel Delacourt. Cette allée en témoigne à La National Gallery de Londres.

Une école élémentaire porte son nom, lors de l’inauguration, son arrière-petit-fils était présent. J’avais proposé Josquin des Prés mais la musique n’est jamais choisie.

Longtemps je me suis promenée sans lui, un jour Cézanne m’a accompagnée mais mes allées demeurent mes préférées. Arthur me l’a confirmé.

Elle est retrouvée

Quoi ?- L’Éternité,

C’est la mer allée

Avec le soleil.